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Le futur ne doit pas être la poubelle du présent

Face à la question de l’avenir et du progrès, le clivage gauche-droite n’est plus pertinent. Le philosophe espagnol propose une nouvelle espérance démocratique par Daniel Innerarity

Le Nouvel Observateur. – Face à la question du futur et du progrès, qu’est-ce qui distingue aujourd’hui la gauche de la droite ?

Daniel Innerarity. – Alors que les utopies modernes ont pensé l’avenir essentiellement en termes d’innovation sociale, l’actuelle rhétorique du futur semble l’avoir restreint à la sphère des innovations technologiques et des marchés en expansion. Les ennemis du futur sont ceux qui le pensent sans prendre au sérieux sa complexité, le manipulent de manière irréfléchie, le planifient sans respecter son opacité, tout comme ceux qui, inversement, s’abandonnent confortablement à un supposé mouvement naturel des choses. Au nombre des pires ennemis du futur, il y a ceux qui s’efforcent de neutraliser coûte que coûte son caractère ouvert et imprévisible. S’il en est ainsi, il nous faut reformuler l’antagonisme politique qui, depuis l’époque moderne, a été pensé exclusivement dans le schéma opposant la gauche et la droite, schéma dérivé d’un prétendu mouvement de l’histoire. Les progressistes et les conservateurs appartiennent à l’ensemble du spectre idéologique. Il y a des réactionnaires de droite et de gauche. Ce qui est idéologiquement décisif, aujourd’hui, ce n’est pas de se définir en termes de mouvement ou d’immobilité, mais de se penser à partir d’une autre opposition : celle entre le mouvement vers le futur et le mouvement vers nulle part. Le progressisme est à chercher aujourd’ hui là où l’on active des processus permettant de configurer le futur inconnu, là où l’on gère de manière responsable l’incertitude. Dans de tels lieux, de nouveaux désaccords voient le jour, qui engendrent des distinctions idéologiques qui vont au-delà des étiquettes en usage, des divisions commodes de la topologie parlementaire.

N.O. – En quoi la crise de la politique en Occident est-elle liée à une absence de prise en compte du futur ?

D. Innerarity. – Notre sentiment de malaise devant l’avenir a bien souvent son origine dans le fait que les sociétés démocratiques n’entretiennent pas de bonnes relations avec le futur. Cela, d’abord, parce que le ? système politique et la culture en général sont orientés vers le présent immédiat, et parce que notre relation avec un avenir collectif n’est pas de l’ordre de l’espérance et du projet, mais plutôt de celui de la précaution et de l’improvisation. A partir des années 1970, le futur a été mis à l’ordre du jour, moins cependant comme le lieu d’une configuration possible que comme une réalité faisant problème : avec l’irruption des limites de la croissance, les sombres perspectives écologiques et ses risques… L’idée de progrès est alors entrée en crise. Les citoyens, aujourd’hui, restent sceptiques devant ceux qui les exhortent à avancer vers des horizons lointains, et les politiques rentrent avec complaisance dans ce jeu.

N.O. – Vous avez étudié et enseigné en Italie, en Allemagne, en France et en Espagne. La crise de la politique et la perception du futur y sont-elles semblables ?

D.Innerarity. – Je crois que les différences sont négligeables et que l’on vit en Europe dans le même impérialisme du présent. En France, le présent s’habille d’une humeur dépressive, en Italie, l’opportunisme cynique domine, l’Allemagne et l’Espagne sont obnubilées par leur passé, mais ici ou ailleurs toutes nos sociétés ont la même difficulté de relation avec le futur.

N. O. – Est-il acceptable et responsable de transmettre aux générations futures un monde hypothéqué par les décisions politiques d’aujourd’hui et leurs conséquences à long terme : poids de la dette publique, environnement dégradé, régime de retraites indéfendable ?

D. Innerarity. – Cette préférence temporelle pour les vivants n’est qu’une version temporelle du privilège que d’autres revendiquent au niveau spatial : une sorte de colonialisme temporel. Dans les deux cas, une complicité au sein du nous s’établit au détriment d’un tiers : du dehors, dans le cas de l’impérialisme spatial, de l’après dans le cas de l’impérialisme temporel, d’un après qui assumera les coûts de notre préférence. C’est précisément ce qui arrive lorsque l’horizon temporel se rétrécit. Une sorte de «coalition des vivants» commence à se former, qui constitue une véritable domination à retardement de la génération présente sur les générations futures. Tout se passe comme si nous jouissions d’une sorte d’impunité dans la sphère temporelle du futur, comme si nous consommions le temps de manière irresponsable ou expropriions les autres du futur. Nous sommes les squatteurs du futur. Nous sommes en train, comme le dit l’essayiste allemand Alexander Kluge, de conduire «une attaque, depuis le présent, contre le reste du temps». Plus nous vivons pour notre propre présent, moins nous sommes en mesure de comprendre et de respecter le «maintenant» qui sera celui des autres. Quand les contextes d’action s’étendent dans l’espace au point d’affecter des hommes à l’autre bout du monde, et dans le temps au point de conditionner le futur d’hommes proches et lointains, il est clair alors que la plupart de nos concepts et de nos pratiques doivent être profondément révisés. Cet entrelacement, spatial mais aussi temporel, doit faire l’objet de notre réflexion. En d’autres termes, les conditionnements implicites doivent être rendus manifestes de manière à ce que le processus démocratique puisse s’en emparer. L’une des exigences éthiques et politiques fondamentales d’aujourd’hui consiste précisément à élargir l’horizon temporel. Il faut cesser de considérer le futur comme la poubelle du présent, le lieu où le présent se soulage en rejetant ses problèmes non résolus. Nous devrions passer de la propriété privée, c’est-à-dire générationnelle, du temps à une propriété collective, intergénérationnelle, tout particulièrement du temps futur. L’interdépendance des générations exige un nouveau modèle de contrat social. Le contrat social, qui jusqu’ici a été compris comme régissant les obligations entre contemporains, doit être élargi aux sujets futurs, avec lesquels nous entretenons une relation totalement asymétrique. Il existe une inégalité fondamentale entre le présent et le futur qui n’existe pas entre les contemporains.

N. O. – Comment redonner de l’espérance collective sans retomber devant les illusions idéologiques d’hier ?

D.Innerarity. – L’espérance – ce sentiment humain qui règle notre relation avec l’avenir – n’est pas une illusion consolatrice, ni un refus obstiné de tirer les leçons de nos échecs. L’espérance raisonnable se distingue de l’optimisme mou qui alimente d’autant plus l’illusion qu’il se ferme à la connaissance de la réalité. Pour cette raison, on ne comprend pas du tout l’espérance quand on l’oppose à la connaissance. Il me semble, au contraire, que cette opposition est politiquement mortelle, qu’elle perpétue l’idée selon laquelle toute force de transformation devrait se concentrer sur un désir d’autant plus mobilisateur qu’il s’éloignerait du réel. S’il en allait ainsi, seul pourrait espérer celui qui ignore la tragédie de l’histoire et la dureté de la réalité. La seule chose qui nous sauverait du désespoir serait la fuite vers l’action, et l’optimiste serait un ignorant ou quelqu’un qui suspend volontairement le principe de réalité pour ne pas désespérer. L’espérance nous apprend à contrôler nos attentes. Le manque de confiance chronique dans le système politique tient moins à la capacité des institutions qu’à l’hypertrophie de nos désirs. Même si la politique a été dépouillée de l’auréole des prouesses héroïques, les visions messianiques des projets sociaux mobilisateurs ne se sont pas moins transformées en immenses déceptions ou en perspectives apocalyptiques. Derrière le découragement, il y a toujours une attente déçue, avec laquelle on n’a pas appris à vivre. C’est pourquoi la politique doit apprendre à gérer de manière post-héroïque la déception et à la comprendre comme un espace de possibilités ouvertes. Les déceptions inévitables font naître de nouvelles exigences et de nouveaux désaccords, qui sont autant de moteurs pour l’évolution sociale. C’est la raison pour laquelle je défends un scepticisme plutôt optimiste, qui considère qu’il y a peu de choses certaines mais beaucoup de choses possibles. On pourrait parler, en ce sens, d’une «espérance démocratique».

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